Pourquoi j’ai quitté l’Education Nationale

Avant toute chose, je tiens à témoigner de mon profond respect envers les professeurs. Non, être prof n’est absolument pas “la bonne planque”. C’est un métier très dur et tant qu’on n’y est pas, il est difficile de se rendre compte du courage nécessaire pour l’exercer.

Je suis professeur des écoles depuis la rentrée et, aujourd’hui, je démissionne.

Parce que je n’aime pas l’école.

Mais commençons d’abord par les raisons qui m’ont poussée à devenir professeur. Il y a deux ans, mourant d’ennui derrière mon bureau, je me sentais prisonnière et j’avais l’impression de ne pas réaliser mon plein potentiel. Je souhaitais un travail socialement utile, me permettant et permettant aux autres d’être créatifs. La liberté pédagogique du professeur me séduisait également. Enfin, j’allais apporter ma touche et changer le monde! (la désillusion qui s’en est suivie fut une belle leçon d’humilité). Après 5 mois de pratique seulement, je me suis sentie mal à l’aise dans mon rôle de professeur et je doutais énormément. Je sais aujourd’hui que ce métier n’est pas fait pour moi.

Je n’ai pas respecté ma nature d’introvertie

On confond bien souvent l’introversion avec la timidité alors que ça n’a rien à voir. Tout est une question d’énergie. Les introvertis rechargent leur batterie quand ils sont seuls et perdent de l’énergie lorsqu’ils sont en contact prolongé avec les autres. C’est pourquoi on les voit discrets, en retrait en société et plutôt solitaires. Avant d’envisager de passer le concours, je m’interrogeais pourtant : est-ce qu’un professeur introverti peut survivre en étant en représentation devant une classe 6 heures par jour? En tant qu’introvertie très poussée, est-il possible de s’épanouir dans ce métier? Je recherchais des témoignages sur internet, sans trop de résultats. Je suis tombée sur la vidéo TedX de Bryan Little, professeur de psychologie à la Business School de Cambridge, passionné par son métier. Il a adopté une stratégie de préservation : jouer à l’extraverti pendant ses cours et s’octroyer des moments de répit en s’enfermant dans les toilettes. C’est comme ça qu’il regagnait l’énergie perdue et préservait sa santé mentale. Bel exemple, je comptais faire de même. Échec total. Le bruit m’épuise, le contact permanent avec un groupe important d’enfants m’épuise. Je rentre les soirs complètement lessivée, sans aucune envie de parler à quiconque. Je rêve de calme. Voilà, je n’ai pas respectée ma nature d’introvertie

Les répercussions sur ma santé

Très rapidement, même lors des épreuves du concours, j’ai commencé à souffrir d’eczéma. Je n’avais jamais eu de problèmes de peau auparavant. Les crises ont empiré au fil des mois. Eh oui! Lorsqu’on refuse d’écouter son ressenti, le corps s’exprime. J’étais bel et bien anxieuse. Magie! À partir du moment où j’ai envoyé ma lettre de démission, mes plaques d’eczéma ont commencé à disparaître. La fatigue physique et morale est bien réelle. Paraît que cette fatigue s’estompe avec le temps ou peut-être qu’on s’y habitue simplement. Quoiqu’il en soit, je ne trouve pas normal de trouver normal d’être exténué et d’aller dormir avec les poules.

Désillusions sur le terrain

Je m’étais engagée dans cette voie car je souhaitais être créative dans mon métier et permettre aux enfants de l’être eux-mêmes. J’ai réalisé ensuite que l’école tuait la créativité de nos enfants. J’en parle en détail dans cet article.

Une aversion totale pour tout rapport à l’autorité

Je l’ai réalisé en devenant professeur, je déteste les rapports de force, cette relation dominant/dominés qui s’instaure dans la classe. Je me suis sentie en classe comme dans un camp militaire. On apprend, à l’école, essentiellement à se soumettre. Enfermés dans un lieu clos, les enfants sont priés de se taire ou de parler sur commande, de rester assis des heures durant, d’obéir aux instructions du maître, de travailler même sur ce qui ne les intéresse pas. Tout de même, deux fois par jour, on leur permet de se défouler 15 à 30 minutes pendant la récréation. Oui, un peu comme en prison.

J’ai fait régner l’ordre, bien sûr, en exerçant cette “autorité bienveillante” avec laquelle on nous bassine en formation mais j’ai eu l’impression de brider leur personnalité et leur créativité.

Certains feront des gros yeux : “tout de même, n’est-ce pas exagéré?”

On m’a dit plusieurs fois qu’il faut “imposer son autorité”, “adopter une posture d’enseignant”. Et je suis totalement d’accord! Dans cette relation de domination, il est vital de tenir sa position de chef au risque de se faire bouffer par le groupe-classe. Logique. J’ai vu des maitres-formateurs en action et ce fut remarquable. Des classes anesthésiées, des élèves en rang d’oignon, qui obéissent au doigt et à l’œil.

Mais je ne rêve pas d’élèves modèles, alors je tire ma révérence.

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    Anna

    Bonjour Ghislaine,

    Je vous remercie pour votre témoignage. Ça me fait du bien de se sentir moins seule dans ce que je traverse.

    Je suis professeure de français en collège et lycée depuis 3 ans et demie et je me pose beaucoup de questions, j’envisage de quitter le métier mais j’ai du mal à m’y résoudre. En effet, il y a plusieurs aspects du métier qui me plaisent et lorsque cela se passe bien avec des classes ou des élèves, je ressens une joie profonde. Par ailleurs, je vois bien que j’améliore ma pratique au fil des ans.

    Cependant, je vis encore régulièrement des moments de crise intérieure et relationnelle et je me sens épuisée au quotidien. Je me reconnais complètement dans ce que vous dites sur les tempéraments introvertis ainsi que sur le rejet du rapport de force induit par la position d’autorité qu’on est censé tenir.

    En outre, je suis en colère contre nos gouvernants qui laissent professeurs et élèves travailler dans des conditions allant de médiocres à pitoyables. Je regrette notamment le nombre d’élèves par classe : sur mes 5 classes, 4 classes sont composées de 35 élèves en moyenne (32 à 37). Dans ces conditions, dès que j’essaie de mettre en place des travaux originaux où les élèves travaillent en groupe, la classe devient un bazar monstre, les élèves travaillent dans de mauvaises conditions et je finis sur les nerfs. Par ailleurs, avec les classes les plus agitées, même des heures avec un travail plus individuel et des cours dialogués (cours magistral avec des interactions et des phases d’exercices) se passent souvent mal et je ne peux pas faire cours sans mettre des heures de retenue.

    L’Etat casse le service public et je ne sais pas si je rentrerais plus dans son jeu en restant ou en quittant l’Education Nationale : si je quittais l’Education Nationale dans l’optique de créer un centre éducatif original à statut privé, je contribuerais à ce que l’éducation soit de meilleure qualité hors de l’Ecole publique et donc à ce que financer une Ecole publique ne fasse plus sens, à ce que cette Ecole publique se détériore plus encore ou disparaisse. Toutefois, si je reste à l’Education Nationale, j’accepte alors de travailler dans les conditions qui nous sont imposées et je contribue à ce que les élèves travaillent dans de mauvaises conditions, même si je fais tout mon possible pour atténuer celles-ci et que les élèves aient du plaisir à apprendre. Enfin, si je quittais l’Education Nationale et me détournais complètement de l’éducation, alors ce serait baisser les bras face à ce problème de société, m’en alléger certes, mais laisser les autres dans leur marasme.

    Éthiquement, je ne vois donc pas de bonne solution. Alors sans doute prendrais-je la voie qui me permettra de me sauver personnellement et d’avoir encore envie d’agir pour le bien commun.

    Je vous remercie pour votre attention et de m’avoir donné l’occasion d’exprimer ces réflexions.

    Anna

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